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Les analyses de Jacques Cheminade

Algérie-Afghanistan : l’inéluctable échec de la contre-insurrection

Par Jacques Cheminade

Il est nécessaire d’aller aux sources pour mieux comprendre le vice de composition. Le général d’armée David H. Petraeus, à la tête de l’United States Central Command (CENTCOM), a préfacé la traduction française du manuel de Contre-insurrection, théorie et pratique (Editions Economica, 2008), qu’il décrit comme « le seul vrai grand livre sur la guerre révolutionnaire ». Cet ouvrage a été rédigé en 1964 par David Galula, un lieutenant-colonel français mort depuis plus de quarante ans, à partir de son expérience de la guerre d’Algérie. Si nous nous penchons aujourd’hui sur ce texte, c’est parce que, de l’aveu même de Petraeus et du général McChrystal, commandant en chef des forces alliées en Afghanistan (Force internationale d’assistance civile à la sécurité, FIAS), il constitue la référence fondamentale de la stratégie poursuivie par l’armée américaine en Irak d’abord, puis aujourd’hui en Afghanistan.

L’auteur fut remarqué pour la première fois par les services américains lors d’une conférence sur la contre-insurrection organisée par la Rand corporation en 1962. Stephen Hosmer l’invita alors à décrire son expérience dans ce qui devint son premier livre, Pacification in Algeria, 1956-1958, publié en 1963 et réédité en 2006. Contre-insurrection a été érigé en lecture obligatoire au Command and General Staff College (équivalent américain du Collège interrarmées de défense, notre ancienne Ecole de guerre) et au centre de préparation des militaires désignés pour encadrer les forces de sécurité irakiennes et afghanes.

Galula, opposé à la politique du général de Gaulle et fort de la pacification de son secteur du Djebel Mimoun, en Grande Kabylie, prétend que la guerre d’Algérie aurait été gagnée (voir encadré) « si la politique de la France n’avait pas changé ». Il ne restait plus, souligne-t-il, qu’à « éliminer les irréductibles ». C’est sur ce qui apparaît aujourd’hui comme une grande illusion que se base donc toute la politique anglo-américaine. L’on dit chez leurs ennemis que les « chiens retournent à leur vomi » ; il serait politiquement et militairement absurde de leur donner une fois de plus raison. D’autant plus qu’en Afghanistan, la situation des forces alliées est bien plus défavorable que ne l’était celle des forces françaises en Algérie.

Notre objectif est de montrer ici point par point les raisons qui infirment le manuel de Galula. Toute politique de contre-insurrection est en effet vouée à l’échec, pour aussi logiques que soient ses apparences, lorsqu’elle est imposée par des forces extérieures dans un contexte international qu’elles ne maîtrisent pas. La leçon est, aujourd’hui comme hier, que plus tôt une armée d’occupation, ou du moins perçue comme telle par la « population indigène », se retire, mieux ça vaut pour tous les acteurs du conflit.

Pour Galula, « la population est l’enjeu majeur ». Il préconise toute une série de recettes pour la contrôler, en conjuguant l’élimination des insurgés avec un effort d’assistance au développement dans les domaines économique, social, culturel et médical et des méthodes de guerre psychologique inspirées – sans le dire tout en le disant – du maoïsme. Cependant, et c’est bien là la raison majeure de la défaite française en Algérie, il n’est jamais possible de transformer une force d’occupation en force de construction d’un pays. Face à cela, tous les petits « livres bleus de la contre-insurrection » ne peuvent rien. En Algérie, c’est le refus de la métropole de former un peuple uni avec la population musulmane qui fit de notre armée une armée d’occupation au service des pieds noirs et des collaborateurs de notre administration.

L’on dit aujourd’hui qu’en Afghanistan on pourrait obtenir de meilleurs résultats, c’est-à-dire sinon gagner, du moins aboutir à une « non défaite », avec plus d’effectifs. C’est absurde. Il y a actuellement là-bas 68000 soldats américains, un peu plus de mercenaires, 35000 soldats européens et environ 90000 soldats afghans dont un très grand nombre sont mal payés et non opérationnels. Le « surge » (forte augmentation d’effectifs) réclamé par le général McChrystal serait, dit-on, de 40000 hommes. Or, en Algérie, la France disposait de 500000 hommes une fois le contingent mobilisé et d’environ 150000 supplétifs (harkis) déterminés, sans compter les groupes de défense passive établis dans presque tous les villages. Et si nous avons obtenu des résultats militaires, nous ne sommes pas venus politiquement à bout de « l’insurrection ». Pire encore, plus notre victoire militaire devenait apparente, plus notre défaite politique s’affirmait, comme plus on multiplie les polygones à l’intérieur d’un cercle, plus on se rapproche du cercle mais en même temps plus on prouve le caractère incommensurable du cercle par rapport au polygone. L’excellent cartésien Galula commet là en politique la même erreur qu’Archimède en géométrie : il croit à la quadrature du cercle !

En Afghanistan plus encore qu’en Algérie, la crédibilité des forces collaborant avec l’occupant est quasi nulle. L’on ne peut de l’extérieur bâtir une administration et des forces locales auxquelles la population puisse faire longtemps confiance. La fraude électorale du gouvernement Karzaï, l’implication de sa parentèle dans le trafic de drogue, son incapacité à empêcher les attentats terroristes à Kaboul même le discréditent totalement. De plus, les frappes aériennes anti-terroristes effectuées par drones, si elles peuvent éliminer des ennemis dangereux, tuent aussi fatalement des civils au sein desquels ils sont imbriqués. Chaque ennemi tué provoque ainsi la haine de dizaines ou de centaines d’éléments hostiles.

En Algérie, Galula croit que l’influence extérieure a pu être réduite presque à zéro par le maillage du territoire et la fermeture des frontières tunisienne et marocaine. Ce fut une illusion. C’est aux frontières, en Tunisie et au Maroc, que se tenait l’armée de réserve de l’insurrection. De plus, le maillage exigeait la déportation de populations en milieu rural dispersé et acquis à l’ennemi. Cette politique de hameaux stratégiques, reprise par les Américains au Vietnam, s’avéra un désastre politique et humain, justement dénoncé par un courageux inspecteur des Finances qui s’appelait Michel Rocard. Les populations déplacées et relogées perdaient leurs anciens moyens de subsistance et dépérissaient physiquement et moralement, en développant une rage sourde contre l’armée et ses harkis. La situation en Afghanistan est bien pire. Le trafic de drogue et le fanatisme religieux rendent la situation bien plus incontrôlable. De plus, le relief du pays et son caractère féodal, avec un seigneur de la guerre contrôlant chaque vallée et chaque champ de pavot, rend pratiquement impossible l’exercice du pouvoir par un gouvernement central associé à ces unités locales « loyalistes » que voulait Galula. Le recensement de la population, que la France avait pu réaliser en Algérie pour contrôler les familles, est ici pratiquement impossible, l’exercice du droit de vote apparaissant dès lors comme une tragique pantalonnade. Enfin, contrairement à nos officiers des affaires indigènes et à nos hommes de terrain, le commandement américain est largement ignorant de la culture et des langues locales, et dépend d’informateurs par nature douteux. Enfin, les frontières de l’Afghanistan sont bien plus poreuses que celles de l’Algérie des années cinquante, le Pakistan et, de plus en plus, l’Iran se trouvant impliqués dans le drame.

Finissons par un point fondamental : la décomposition morale des métropoles. Dans le régime monétaire et financier actuel, non seulement des intérêts britanniques participent activement au trafic de drogue, mais les talibans eux-mêmes investissent leurs bénéfices dans les réseaux associés à l’occupant – comme le « trésor du FLN » était investi en Suisse !

A ceux qui croient dans la logique de Galula, impeccable sur le papier et fausse dans la réalité, nous répondons qu’il est temps de partir et que le plus tôt sera le mieux, car l’occupation corrompt l’occupant et l’occupé. Toutes les guerres d’occupation sont des guerres de perdants, en Algérie, en Tchétchénie ou en Afghanistan. Et plus elles durent, plus les pertes sont lourdes. C’est seulement dans le contexte d’un système de crédit productif public, décidé entre les plus grands pays du monde en vue de grands travaux effectués en commun, que cette « paix par le développement mutuel » dont parlait Paul VI dans Populorum progressio, peut prévaloir, dans le monde en général et en particulier en Afghanistan, où le conflit est devenu mondial, comme l’était devenue la guerre d’Algérie

L’illusion militaire

« En Algérie, où les Français disposaient à partir de 1956 d’une supériorité écrasante sur le FLN, leurs efforts furent initialement dispersés sur l’ensemble du territoire, avec des concentrations de forces le long des frontières de la Tunisie et du Maroc et en Kabylie, une région rocheuse et très peuplée. Les forces du FLN furent rapidement brisées, mais l’absence, entre autres, de doctrine et d’expérience de ce qu’il convenait de faire au-delà des opérations militaires, empêcha que la victoire française fût totale.

En 1959-1960, la stratégie française s’appliqua d’ouest en est, en commençant par la région d’Oran, puis par les montagnes de l’Ouarsenis, pour se poursuivre en Kabylie et s’achever dans la région de Constantine. Cette fois, des leçons avaient été tirées de l’expérience précédente, et il y eut moins d’atermoiements. A la fin de l’année 1960, lorsque le gouvernement français décida de changer totalement de politique et de se désengager d’Algérie, les forces du FLN avaient été réduites à un effectif compris entre 8000 et 9000 hommes, isolés du reste de la population et divisés en petits groupes inoffensifs. Ils ne possédaient plus que 6500 armes, dont la plupart avaient été enterrées faute de munitions. Les chefs de wilaya (région militaire) avaient perdu tout contact (même par radio) avec l’organisation FLN exilée à l’étranger. Des purges internes décimaient leurs rangs et quelques-uns des principaux dirigeants du FLN en Algérie commençaient même à parler de reddition. L’étanchéité des frontières empêchait toute infiltration autre que ponctuelle et limitée. Les forces françaises comprenaient 150 000 musulmans, sans compter les groupes de défense passive établis dans presque tous les villages.

Il ne restait plus, si la politique n’avait pas changé, qu’à éliminer les irréductibles, ce qui aurait pris un temps considérable étant données la taille du pays et la nature du terrain. En Malaisie, cette phase finale de la contre-insurrection a duré cinq ans. »

David Galula, Contre-insurrection, théorie et pratique, chapitre 6, pages 146-147.

Voir les 3 commentaires

  • Jean Kersco • 20/10/2009 - 22:53

    GALULA n’a jamais parlé de son expérience pratique en Algérie. A-t-il lui-même appliqué sa théorie, et si oui avec quel succès ?

    Par ailleurs s’il traite du politique et du militaire, il laisse de côté l’humain et le religieux, points fondamentaux. En suivant Galula, les Américains ont de bonnes chances de parvenir à un échec. En tout cas l’attaché militaire de l’ambassade des Etats Unis en France ne doute de rien (et ne se doute de rien).

    Répondre à ce message

  • petite souris • 18/10/2009 - 17:25

    Effectivement.

    Il ne faut jamais confondre politique guerrière et politique tout court.

    Il faut être un de Gaulle pour avoir le discernement nécessaire pour terminer les guerres et organiser une politique pour le bien de tous.

    Répondre à ce message

  • ? • 18/10/2009 - 10:01

    Les français sont ainsi faits : leurs elites croient toujours à la superiorité de la theorie sur la pratique ; je descends d’une famille de polytechniciens...

    Répondre à ce message

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